ART SPIEGELMAN une exposition rétrospective au festival international de la BD d’Angoulème
janvier 28th, 2012
Le mythique créateur de Maus, Président du jury de ce 39e Festival, se voit consacrer une exposition rétrospective d’une envergure exceptionnelle. Un rendez-vous qui fera date.
En décernant à Art Spiegelman le Grand Prix de la Ville d’Angoulême en janvier dernier, les membres de l’Académie des Grands Prix ont fait bien davantage que de récompenser l’un de leurs pairs. Ce faisant, dans la droite ligne de la politique d’auteurs que défend et promeut le Festival depuis ses origines, ils ont aussi souhaité mettre à l’honneur l’un des créateurs les plus importants de la bande dessinée mondiale contemporaine.
Et c’est à cet auteur majeur que le Festival est heureux de rendre l’hommage qu’il mérite en janvier 2012, à travers une exposition monographique et rétrospective d’une envergure exceptionnelle, la plus grande qu’on lui ait jamais consacrée en Europe. Créée à Angoulême, l’exposition voyagera par la suite à Paris, à la Bpi du Centre Pompidou, puis à l’étranger.
L’histoire personnelle d’Art Spiegelman se confond presque avec celle de la bande dessinée de la seconde moitié du XXe siècle en Amérique. Fasciné dès l’enfance par cet art qu’il pressent être l’une des expressions les plus puissantes et les plus neuves de son époque, il n’aura de cesse de dessiner à son tour, à l’écoute des histoires sans nombre qu’il sent bouillonner en lui.
Formé à l’Académie des Arts de San Francisco, il est, si l’on peut dire, aux premières loges pour assister à l’éclosion du psychédélisme et des mouvements artistiques contestataires de la fin des sixties. Sous l’impulsion d’une jeunesse en rupture avec les mœurs, les valeurs et les goûts des générations précédentes, le monde entier entreprend alors, à partir de la côte Ouest des États-Unis, une profonde reconfiguration.
Spiegelman ne veut pas, ne peut pas se contenter de n’être que spectateur de ce bouleversement. Au contact intime de la scène underground de l’époque, et de quelques-unes de ses figures tutélaires comme Robert Crumb, le jeune Art va agir et créer en protagoniste actif de la subversion culturelle ambiante, via les nombreux périodiques que génère alors la contre-culture. Pour finir par devenir lui-même, dès les années 70, l’un des représentants les plus en vue de la bande dessinée alternative américaine.
Tout est en place, dès lors, pour que naisse l’œuvre monumentale qui va le révéler au reste du monde. Très à l’écoute des ressorts de l’intime, et sensible par nature à tout ce qui relève de l’introspection, Art Spiegelman a entrepris au seuil des années 80 un récit extraordinairement ambitieux en noir et blanc, auquel l’histoire tragique de sa famille – ses parents sont des Juifs polonais rescapés des camps, devenus Américains au sortir de la Seconde Guerre mondiale – sert de toile de fond.
Dans Maus – A Survivor’s Tale (devenu en français Maus, Un survivant raconte), sous les dehors d’un récit animalier, le dessinateur entremêle la chronique autobiographique – avec à l’avant-scène le compte-rendu douloureux de sa relation difficile avec son père – et le récit saisissant de la déportation et de l’extermination des Juifs de Pologne.
Maus est d’abord publié à partir de 1980 dans Raw, l’emblématique revue graphique d’avant-garde qu’Art Spiegelman a créé avec son épouse française Françoise Mouly (il y publie non seulement les espoirs de l’illustration et de la bande dessinée américaine d’alors, comme Gary Panter ou Charles Burns, mais aussi nombre de grands auteurs européens comme Joost Swarte, Francis Masse, Javier Mariscal ou Jacques Tardi), avant d’être rapidement édité en album, et immédiatement identifié comme une œuvre phare de la bande dessinée.
Le reste appartient presque à l’histoire. Les traductions par dizaines. L’avalanche des prix – dont le Prix du meilleur album étranger au Festival d’Angoulême à deux reprises, en 1988 et 1993, et le Prix Pulitzer en 1992, décerné pour la première fois à un cartoonist. La consécration planétaire.
Au fil des années 90 puis 2000, Art Spiegelman confirmera à chacune de ses créations ultérieures – nombreuses illustrations pour la presse, dont le très prestigieux New Yorker, livres pour enfants, « comics opera » dont il réalise livret et décors (Crime Does Not Pay) ou chronique coup de poing comme le spectaculaire In The Shadow of No Towers (en français À l’ombre des tours mortes), réaction aux événements tragiques du 11 septembre 2001 à New York – qu’il reste bien le très grand auteur qu’a révélé son maître-livre.
C’est de ce parcours créateur incroyablement foisonnant que rendra compte l’exposition rétrospective présentée par le Festival. Pour la première fois, plusieurs centaines de documents originaux de toute nature – dessins, croquis, recherches, photographies ou planches de bande dessinée, dont l’intégralité de celles de Maus, soit un total de plus de 700 références ! –seront réunis au même endroit au même moment, pour témoigner avec éclat d’un parcours d’artiste aussi singulier qu’universel.
L’exposition fera également une place significative à l’aventure du magazine Raw, cette expérience éditoriale elle aussi singulière qu’Art Spiegelman, aux côtés de Françoise Mouly, a animée un peu plus d’une décennie durant, en éclaireur affûté de l’avant-garde graphique internationale.
Enfin, la rétrospective se complètera par ailleurs d’un arrière-plan inattendu, proposé de l’autre côté de la Charente dans les locaux de la Cité internationale de la bande dessinée et de l’image, au sein du musée de la Bande Dessinée : son « musée privé de l’histoire et de l’accomplissement de la bande dessinée », ainsi qu’Art Spiegelman le qualifie lui-même, ou comment, à travers une sélection d’originaux, rendre un hommage aussi personnel qu’appuyé à certains des grands noms de la bande dessinée. Ses inspirateurs, comme Winsor McCay, George Herriman, Harvey Kurtzman, parmi beaucoup d’autres ; mais aussi ses pairs, comme Justin Green, Jacques Tardi, Chris Ware ou Lorenzo Mattotti, pour ne citer qu’eux. Bref une bonne partie des artistes qui ont compté un jour ou l’autre dans son parcours d’auteur. Ce n’est pas un mince compliment.
Le festival se déroule en ce moment jusqu’à dimanche









Auschwitz-Birkenau fin d’année 1944, il fait un froid sibérien sur le camp. Les barbelés sont gainés de givre et de glace. Un chapelet de stalactites en forme de poignards monte une garde inutile en sus des soldats perchés dans les miradors. Les prisonniers sont amorphes sur leurs bannettes, sans force, sans vie, sans espoir et frigorifiés. Qui pourrait avoir assez d’énergie pour s’évader ? Personne, le camp sent la mort, il n’y plus que des morts-vivants. Parmi ces morts en sursis dans un des baraquements s’élèvent des plaintes, des cris, des pleurs d’enfants. C’est la tonde.


JP est Dragon





