A lire de Joël PAUL

Che si asciuga le castagne ora ?
 
 
Assis sur son banc du petit square de la rue Taragnat, Tony Vincenti rêvassait pour tuer le temps. Il appréciait ces rêveries entre veille et sommeil qui lui permettaient de s’abstraire de la réalité et de voyager dans son passé pour revoir la mamma.
 
 Lorsqu’il avait quitté le giron familial, elle l’avait traumatisé en lui hurlant : « qui va sécher les châtaignes maintenant ? ». Une phrase qu’elle avait répétée jusqu’à ce qu’il eût disparu derrière l’horizon, emporté dans la charrue bringuebalante d’un brave voisin paysan. Le cri de douleur et le chagrin de sa mère restaient gravés dans sa mémoire. Tony avait quitté sa région des Pouilles vers la fin des années cinquante pour faire fortune avec pour seul bagage l’insouciance de ses dix-huit ans et la volonté de sortir de la grande pauvreté qu’il avait connue depuis sa naissance. Il s’appelait Ennio en vérité, mais il avait décidé de changer de prénom vis-à-vis d’un oncle qu’on disait mafioso à New York. Tony sonnait italien des States, c’était mieux que spaghetti, rital ou macaroni. Les immigrés italiens avaient tous des sobriquets dans leurs pays d’accueil. Tony symbolisait pour lui l’italien respectable. Tony Vincenti avait décidé qu’il serait respecté et qu’il ne resterait pas dans son village, du talon de la botte italienne, à surveiller le séchoir à châtaignes toute sa vie. Tant pis pour la mamma, il enverra des sous. Jusqu’à la mort de la vieille dame il tint sa promesse.
 
 Aujourd’hui, il séchait, comme ses chères châtaignes, sur son banc de la Vallée des Colons mais il était fier de lui. Il était d’abord monté à Paris pour apprendre la maçonnerie chez un compatriote en attendant d’avoir des papiers en règle. Ensuite, ce fut le départ pour la grande aventure. Un des plus gros barrages jamais construit dans le Pacifique était en projet en Nouvelle-Calédonie, une île du bout du monde dont il n’avait jamais entendu parler. Il signa le contrat sans hésiter et débarqua quelques mois plus tard à Nouméa vers la fin de l’année 1955. Il faisait une chaleur humide et étouffante le jour de son arrivée. Un climat tropical d’été austral qu’il découvrait pour la première fois. Après le regroupement de cette nouvelle fournée d’ouvriers, il se retrouvera à l’embouchure de la Yaté, après un voyage chaotique dans la benne d’un camion, sur une route en terre qui cheminait dans un paysage de terre rouge qui le fascinera. Il y restera quatre années pour couler des tonnes de béton qui serviront à construire le mastodonte barrage pour retenir les trois cent quinze millions de m3 du lac. L’Italien, Tony le kanak, s’adaptera de suite à cette vie en brousse. Plutôt que d’habiter au campement des Italiens, il décida très vite de vivre à l’écart dans une case traditionnelle ronde au toit conique qui lui rappelait son Italie natale. Il était sûrement le seul Européen qui avait vécu dans une case pendant sa jeunesse.
Dans sa région, au nord de Bari, les paysans pauvres comme lui habitent des trulli. Toute son enfance il habitera un trullo, une case en pierre typique de la région et très semblable aux cases mélanésiennes. Tony se sentit immédiatement proche des indigènes. De plus, l’odeur végétale de la case lui rappelait son metato, le séchoir près du bois de châtaignier avec le fumet incomparable des châtaignes qui sèchent sous l’effet de la chaleur et de la fumée. Ce fut pour lui sa manière de lutter contre la solitude et le manque d’amour que lui prodiguait sa mère. Elle l’avait marqué au fer rouge avec sa terrible supplique : « Che si asciuga le castagne ora ? ». Il l’entendait souvent surtout la nuit lorsque les alizés balayaient le Caillou en s’enroulant autour de son trullo recouvert de peaux de niaouli.
 
On l’avait mis d’office à la retraite. Jeté comme une vieille chaussette. Pépé, comme on l’appelait sur le chantier, avait fait son temps. Sa vie se partageait maintenant entre son petit studio de la rue Taragnat et son square. Devenu insignifiant, plus personne ne le voyait tandis que lui voyait tout le monde. Il observait les gens. Spectateur invisible, vieillard inoffensif qui n’existait déjà plus pour la plupart de ses concitoyens. Il pouvait observer le film de la vie des autres dans son cinéma permanent, le petit jardin d’enfants, en toute tranquillité.
Il connaissait bien son petit monde du square, les gosses turbulents, les mamans anxieuses qui avaient toujours peur de rater la sortie de l’école, les bavardes qui arrivaient joyeuses à l’idée de retrouver une copine ou les amoureux qui se voyaient en cachette et ceux qui affichaient crânement leur amour en étant persuadés que personne n’en avait connu de pareil. Il y avait aussi les autres, les marginaux, les petits dealers, une petite délinquance du petit territoire d’outre-mer en pleine évolution qui ressemblait de plus en plus à la grande délinquance des métropoles lointaines. Il savait tout de cette population qui fréquentait le petit jardin d’enfants de l’école Candide Koch de la rue Taragnat. La rue Sylvain Gargon, perpendiculaire à la rue Taragnat et jouxtant le square et le parking de l’école primaire, lui-même délimité sur un côté par un égout à ciel ouvert nauséabond, qui se jetait dans la baie de Sainte-Marie, servait de frontière au territoire de prédilection de Tony et des enfants de l’école. Un petit terrain de jeux coincé entre une palissade, deux rues et un parking fermé par un fossé égout infranchissable, était comme celui d’un château-fort. Cette rue transversale rejoignait la rue Charleroi mais Tony n’allait plus là-bas depuis longtemps, c’était trop loin pour lui. De l’autre coté de cette frontière, il y avait les entrepôts de l’hypermarché Géant et l’arrière-cour d’une autre école, une école pour tout-petits, une maternelle au joli nom des Capucines. Tony Vincenti vivait depuis quarante ans dans ce quartier de la Vallée des Colons mais depuis son inactivité forcée, son univers s’était rétréci à la seule aire du parc où il tuait ses journées. Dans ce vieux quartier, il y avait moins de changement que dans d’autres. Le quartier Latin était méconnaissable lui avait-on dit. C’était rassurant pour lui. Il trouvait que Nouméa avait changé trop vite. La petite ville provinciale était devenue une vraie capitale avec sa surpopulation, ses embouteillages et tout ce qu’entraîne un développement trop rapide un peu anarchique. Mais autour de son square, pas beaucoup de changement mis à part l’installation de l’association Valentin Haüy pour les non-voyants dans un ancien commerce fermé pour cause Hypermarché. Les clients du centre pour aveugles, peu regardants, ne gênaient pas beaucoup les petits trafiquants et les jeunes tagueurs du quartier.
 
Tony vit arriver de loin la fluette silhouette androgyne encapuchonnée à la mode rappeur. La mode des ados mal dans leur peau qui affectionnent les vestes à capuche pour s’isoler, pour rester dans un monde secret à la lisière de l’enfance. Ce jeune ou cette jeune traversait, à grandes enjambées, le parking de l’école en fonçant droit devant, en direction du portillon d’accès au jardin d’enfants, tout en balançant ses bras qui rythmaient sa marche forcée. Le petit soldat semblait mû d’une irrésistible volonté d’atteindre un point précis. Pourquoi tant d’empressement en pleine après-midi avec cette lourde chaleur qui incitait plutôt à la nonchalance.
 
Il regardait avec intérêt la jeune silhouette qui approchait de son parc car il lui semblait la reconnaître. La suite confirma ses doutes, il avait vu juste. C’était bien elle, la petite fugueuse, la gamine rebelle qui flânait sans but en faisant l’école buissonnière. Il y a longtemps qu’il l’avait repérée. Rien n’échappait au vieux du parc comme l’appelaient les enfants. « On dirait qu’elle tient quelque chose de précieux dans sa main ? », pensa-t-il. Il la voyait distinctement maintenant. La gamine approchait du portillon avec une cannette de bière dans la main droite qu’elle ne cherchait même pas à dissimuler. Le vieux Tony s’en étonna car il savait qu’elle traînait mais il ne l’avait jamais vu boire. « Pauvre gamine ! », marmonna-t-il. « Même pas quatorze ans, déscolarisée, abandonnée, livrée à elle-même. Quelle misère ! » La jeune gamine était toujours habillée de la même manière : des claquettes japonaises aux pieds, un short trois-quarts élimé cradingue et un tee-shirt jamais très net, trop ample pour le corps fluet qui laissait deviner des petits seins naissants, deux minuscules bosses cachées sous les pans de la veste ouverte. Avec son parka en tissu la capuche rabattue jusqu’aux yeux, la gamine semblait irréelle, sortie d’un film de Georges Lucas, une héroïne de la Guerre des Etoiles. « Que la force soit avec toi, petite », pensa Tony en souriant, car il avait vu sur un tee-shirt d’un gamin de l’école inscrit : « Que la boulette soit avec toi », une version locale de la célèbre réplique.
 
La gamine, avec sa bouche en cul-de-poule, semblait fâchée et très déterminée. Elle fonçait vers l’immonde toilette publique en plastique qui trônait au milieu du jardin d’enfants, une horreur, une grosse poubelle verte couverte de tags. Ce type de toilettes de chantier repoussantes parsème les lieux publics de Nouméa, au grand dam des touristes étonnés de voir ce manque d’hygiène bien français. La môme entra précipitamment dans le cabinet, le « cacabinet » pourrait-on dire. Elle referma, en la claquant, la porte qui se rouvrit en rebondissant à cause de la brutalité avec laquelle elle l’avait ramenée sur elle. Le bras fluet de la gamine réapparut pour la refermer aussitôt avec la même « douceur ». « Bein mon vieux, elle doit avoir une sacrée envie pour courir aux toilettes ainsi », marmonna le vieux qui parlait tout seul. N’ayant rien d’autre à faire que de s’adonner à l’observation des allées et venues des visiteurs du square et comme il n’y avait que la fille perdue et lui à cette heure de classe, il guetta sa sortie du caisson toilette.
Plus de vingt minutes s’écoulèrent. Que pouvait-elle bien fabriquer là dedans ? Il se posait la question avec un peu d’inquiétude. Elle était peut-être malade. Il pensa aussi au suicide, un fléau chez les jeunes Mélanésiens. La modernité tuait. La ville avait déstructuré l’organisation tribale des anciens. L’urbanisation avait anéanti les valeurs traditionnelles mélanésiennes. La pléthore de SDF en était la preuve flagrante. Tony Vincenti le savait bien pour avoir fréquenté les Mélanésiens dans sa jeunesse. En tribu, les jeunes étaient libres de dormir chez l’un ou l’autre, dans une autre case, celle d’une tante où d’un tonton pour une nuit ou plus. L’hébergement d’une famille à l’autre ne posait pas de problème en brousse. Mais en ville, le jeune qui quittait le logement surpeuplé pour aller dormir chez le cousin ou la tantine finissait par être mangé par la ville. Il disparaissait. Les « Mélas », comme disaient certaines personnes péjorativement, perdaient leurs gosses dans la cité. La fillette que Tony attendait était une gosse perdue dans la ville.
Il s’impatientait tout en contemplant le bel arbre au centre du parc dont les racines hors de terre forment un monticule, bien sûr ce n’était pas un châtaignier mais il le trouvait beau néanmoins. La bosse, résultante de l’amas de racines, donnait l’impression qu’il avait été planté au sommet d’une colline. La petite montagne faisait le bonheur des bambins qui l’escaladaient avant de se laisser rouler pour revenir au camp de base. Le bonheur des chérubins ravissait Tony. L’insouciance des petits contrastait avec la misère de certains jeunes du quartier, des ados qu’il avait parfois vu jouer aux alpinistes quelques années plus tôt.
La gamine rebelle sortit enfin, aussi bruyamment qu’elle avait fait son entrée, de l’immonde réduit. La porte, ouverte avec force, presque arrachée de ses gonds s’écrasa en claquant sur le montant en plastique comme le reste. La jeune fille émergea, toujours encapuchonnée, en moulinant des bras des gestes désordonnés qui voulaient dire « tu vas voir ta gueule ! ». Elle balançait ses bras en s’adressant à des interlocuteurs invisibles, des fantômes peut-être ? Elle maugréait contre Dieu sait quel démon. Elle n’avait pas fait deux pas qu’elle se retourna brusquement pour retourner vers les toilettes ouvertes et récupérer sa boîte de bière posée sur le sol. Elle porta la cannette à sa bouche pour terminer le breuvage chaud et balança la boîte vide en la shootant comme un footballeur qui saisit une balle au rebond. Tout en s’essuyant la bouche avec le revers d’une de ses manches, elle jeta un regard méchant et provocateur vers le vieux Tony qui la regarda sans baisser les yeux avec la bouche en quart de lune les pointes en bas. « Elle picole et elle dégueulasse le parc », se dit-il. « Il n’y a vraiment plus de jeunesse ! ».
Brusquement, la fille agressive devint fragile, tremblante, apeurée comme une biche aux abois. Elle retombait en enfance, une enfance douloureuse dont elle émergeait à peine. Ses yeux s’emplirent de larmes et elle alla s’assoir contre un muret dans un angle du square. Elle se recroquevilla en position fœtale tout en pleurnichant enveloppée dans son parka. Le vieux se demanda si c’était l’effet de l’alcool qui la mettait dans cet état ou autre chose. Il trancha pour l’alcool : « C’est bien fait pour elle, boire à son âge, quelle honte ! Je vais la dénoncer à une assistante sociale », se dit-il.
Il détourna son regard de la gamine pour émietter un bout de pain rassis à l’intention d’un moineau qui s’approchait en sautillant pour avoir sa ration quotidienne. En se relevant, Tony aperçut un groupe d’énergumènes en mouvement sur le parking. Un monastère entier de jeunes encapuchonnés se déplaçait. Le groupe compact comme un banc de poissons ou une volée de moineaux était mobile comme une seule entité dans un accord parfait.
L’escouade de moines rappeurs était en chasse. Sept ou huit garçons qui cherchaient quelqu’un. Peut-être une bagarre ? Un voleur à châtier ? Qui était recherché par cette bande de jeunes ? Lorsqu’ils prirent la direction du jardin, Tony devina que la gamine devait être le gibier. Ils entrèrent en jouant aux durs sautant par-dessus le portillon sans l’ouvrir pour montrer leur souplesse. Le vieux, impassible, les observa malgré les œillades hostiles. Les petits cons n’impressionnaient pas le vieil italien qui en avait vu d’autres. Ils trouvèrent rapidement la gamine ramassée sur elle-même qui renâclait dans son coin.
─ Allez lève-toi ! Somma fermement le chef de bande en tentant de la relever en tirant sur sa veste.
─ Foutez-moi la paix, dégagez enc… de bran… !
La phrase hurlée, à s’en faire exploser les cordes vocales, attira l’attention de deux personnes sur le parking. Les jeunes se retournèrent comme un seul homme pour évaluer le nombre de personnes témoins de la scène. Voyant que les deux hommes du parking ne bougeaient pas, le caïd reprit son dialogue.
─ Fais pas ta maligne petite put…, tu ne disais pas ça tout à l’heure.
─ Fichez-lui la paix, cria le vieux de loin en restant assis sur son banc.
─ Ta gueule vieux débris, occupe-toi de tes oignons, répondit un des lieutenants du chef des moines.
─ Foutez le camp avant que j’appelle les flics, ajouta le vieux.
Le mot flic sembla calmer les jeunes de la bande qui se concertèrent des yeux pour la suite à donner à cette embrouille.
─ Ça va, panique pas vieux, on s’tire les gars. Allez tata vieil cou…!
 
La menace des flics et le rapprochement vers le parc des deux hommes du parking avaient suffi à faire fuir les brutes qui prirent la direction de la rue Taragnat pour remonter vers le lycée Do-Kamo.
La gamine, toujours recroquevillée, pleurait à chaudes larmes. Une femme, arrivée entre temps, s’approcha pour la consoler. Elle reçut une volée d’insultes qui lui fit rebrousser chemin en maugréant. La petite traînée en herbe, consciente de faire le spectacle, se leva en traitant tout le monde d’enc…, une expression qu’elle semblait affectionner et qui était singulière dans la bouche d’une si jeune fille. Elle quitta le parc la capuche baissée sur ses yeux en enfournant ses mains au fond des poches de la parka. Les témoins restèrent médusés devant un spectacle aussi navrant.
Elle se dirigea vers l’immeuble désaffecté, un immeuble aux fenêtres murées en bordure des entrepôts de l’hypermarché Géant recouvert de graffitis, pour méditer et cacher sa honte. Dans cet immeuble, quelques heures plus tôt, la petite fugueuse avait enduré une tournante. Toute la bande lui était passée dessus en la maintenant plaquée debout contre un mur, une pratique courante dans le monde de la rue. Elle venait d’en faire le dur apprentissage.
 
Le vieux la regarda s’éloigner, petit pantin désarticulé qui faisait pitié malgré les insultes qu’elle venait de proférer. « Qu’elle arrête de boire ! », marmonna le vieux lorsqu’elle disparut de son champ de vision puis il se ravisa. Sans avoir deviné ce que la gamine venait de subir, il eut une soudaine envie de l’aider, un désir de charité chrétienne assez fréquent chez lui. Il ne pouvait pas courir après. Trop vieux, trop lent pour la gazelle mais il se promit de lui parler des châtaignes la prochaine fois qu’il la verrait. Il avait souvent parlé avec succès des châtaignes avec des gens en détresse. Les châtaignes avaient marqué son enfance et une histoire de miracle n’était pas étrangère à cet attachement aux fruits du châtaignier. Les châtaignes pouvaient faire des miracles. Il le savait depuis longtemps, sa mère le disait à cause du premier miracle du padre Pio qu’il racontait comme il l’avait entendu :
Padre Pio obtint l’un de ses premiers miracles en 1908. Alors qu’il se trouvait au couvent de Montefusco, il eut l’idée de cueillir des châtaignes pour sa tante Daria, à Pietrelcina, qu’il aimait beaucoup. Il plaça les châtaignes dans un petit sac. Sa tante Daria reçut les châtaignes et les mangea, conservant en souvenir le petit sac. Longtemps après, un soir, tante Daria approcha d’un tiroir une lampe à huile, pour y chercher quelque chose, oubliant que son mari gardait dans ce tiroir des cartouches d’armes à feu. Une étincelle s’échappant de la lampe mit feu au tiroir et l’explosion atteint tante Daria au visage. Hurlant de douleur, tante Daria prit, dans la commode, le petit sac dans lequel abbé Pio lui avait envoyé les châtaignes et elle l’appliqua sur son visage. Immédiatement, la douleur cessa et son visage ne montra, par la suite, aucune trace de brûlure.
 
Persuadé des pouvoirs surnaturels des châtaignes, Tony Vincenti arrivait à consoler les gens et à leur insuffler de la force en leur disant : « Vous voyez ces mains », tout en ouvrant ses paumes calleuses. « Elles ont tellement manipulé de châtaignes qu’en les serrant bien fort vous en ressentirez les bienfaits ». Convaincus de sa bonne foi, la plupart du temps les gens serraient fortement les mains du vieux. Cette transmission de chaleur humaine suffisait souvent à remonter le moral en berne des personnes tristes.
 
Tout en songeant à sa prochaine rencontre avec la jeune fille, Tony s’assoupit spontanément comme les vieux savent si bien le faire. L’histoire de la petite fugueuse l’avait épuisé. Il entendit une fois encore sa mère.
─ che si asciuga le castagne ora ?
─ Si mamma, arrivare, répondit-il
 
Cette nouvelle a obtenu le prix 2011 de l’Association des bibliothécaires de la Province Nord.

Leben Ameur.

 

            L’éclairage, diffusé par la lune, pourtant pleine, dans un ciel sans nuage, était à peine suffisant pour guider ses pas à travers la végétation luxuriante des plantes de son magnifique jardin. Dans ce jardin paysager à l’anglaise, poussaient toutes les espèces de végétaux qu’il fut possible de faire cohabiter harmonieusement sur un tel espace.

 

            Leben Ameur, horticulteur à ses heures perdues, progressait avec précaution pour ne pas être vu en évitant de piétiner ses campanules, belle-de-jour, œillets, mufliers ou sabot-de-Vénus qui formaient un parterre odorant. Il pestait toujours contre la modernité. Il détestait son époque. « Ils ont même réussi à éteindre la lune », marmonna-il. En effet, depuis les années 2020 les hommes avaient relancés la colonisation de notre lune. Ils y expédièrent des tonnes de matériels pour construire des stations orbitales destinées à devenir des bases pour conquérir d’autres planètes. On commençait à bétonner la Lune. Tout cela put être réalisé grâce à la découverte de gisement de glace d’où l’on tira eau et hydrogène indispensables aux colonies maintenant installées là-bas. Le résultat, vu de la Terre, la Lune qui ressemblait déjà à un gruyère auparavant était maintenant mouchetée de chiures d’hommes sur toute la surface visible. Le va et vient des navettes et des engins de liaisons intergalactiques ne permettaient plus de voir les étoiles filantes. Le trafic était trop intense. Comment reconnaître une étoile du bon Dieu avec sa chevelure d’ange, parmi toutes ces fusées qui sillonnaient la voie lactée de notre galaxie ? Leben Ameur était amer. Il aurait tant aimé faire un vœu, comme dans les histoires qu’il avait lu enfant, avant la censure sur les ouvrages de l’époque du papier.

 

            Il arriva enfin à l’endroit où il avait décidé de recommencer ses fouilles. La peur d’être découvert à creuser dans son jardin en pleine nuit et la marche à tâtons qu’il venait d’effectuer l’avait épuisé. Leben Ameur, livide s’appuya sur sa pelle-bêche pour souffler. Il transpirait à grosses gouttes et son cœur battait la chamade. Il pensa à l’absurdité de son époque. Il était Breton depuis plusieurs générations, même, si des voisins les Leguourdec, de mauvaises langues, disaient que le « Le », devant Ben, a probablement été ajouté pour cacher une autre origine, mais il restait persuadé d’être un vrai celte. Il lâcha un juron usité dans sa famille de Bretons déracinés : « Na din bébéke ! »

 

            Cette réflexion sur ses origines lui permit de récupérer. Le rythme de sa respiration s’apaisa, il pouvait commencer à creuser. Il détacha, précautionneusement de la surface du sol, un gros carré de gazon, qu’il posa délicatement un peu plus loin pour camoufler ensuite avant le levé du jour son travail nocturne. Ameur vénérait son jardin, lui infliger de tels outrages, en creusant comme une taupe, l’attristait. Il fouilla sans difficulté dans la terre meuble. Le terreau de couche de son terrain était de première qualité composé essentiellement d’humus, une terre meuble  pour le bonheur des racines de ses plantes. Il veilla lui-même, il y a une dizaine d’années à la faire venir d’une forêt proche, miraculeusement préservée de la pollution et des catastrophes naturelles. Les forêts avaient pratiquement disparues de la surface de la planète. Il paya une fortune pour remblayer son terrain avec cette bonne terre végétale. Il ne le regrettait pas, son jardinet faisait des envieux dans la cité rurale n°8136.

 

Quelques heures plus tard, il contemplait entre ses jambes, le trou béant qu’il venait de creuser. Il lui sembla qu’il devait être suffisamment profond. Il le fouilla fébrilement avec la pelle, puis avec ses mains sans trouver ce qu’il cherchait. La nuit allait bientôt s’achever, il dut reboucher et renoncer une fois de plus. Il avait déjà fait plusieurs fois de telles expéditions pour chercher, dans le sous-sol de sa propriété, les maudits câbles. Il devait absolument les trouver, annihiler leurs néfastes effets afin de déprogrammer l’automate qui régissait tout dans sa maison et qui empoisonnait sa vie. Leben Ameur était entré en résistance depuis quelques mois. Il devait s’affranchir du système de gestion central des foyers avant d’être complètement broyé, lobotomisé par la machine.

 

            Il reboucha soigneusement le trou qu’il avait péniblement creusé et fouillé en sacrifiant une fois de plus une nuit de sommeil. Il devait se reposer avant le levé du jour. Il rangea les outils, dans la remise, au fond de son jardin. Il centra son iris devant le détecteur de l’entrée afin que le système de contrôle reconnaisse l’empreinte de sa rétine pour que sa porte s’ouvre. Il avait la fringale après l’énergie dépensée pour creuser, mais il savait bien que le distributeur de nourriture refusera de lui servir le moindre encas. Théoriquement, il ne devait pas avoir faim. Théoriquement, il dormait. La stupide machine verrouillera le distributeur jusqu’au matin. C’est contre tout cela qu’il se révoltait, la vie était devenue un enfer depuis des dizaines d’années. L’homme n’avait plus aucune autonomie. Impossible de déroger aux directives du computer central de sa cité qui était lui-même asservi par le computer de Plouarlenez qui recevait des ordres de l’unité régionale Bretagne-Normandie. Ce serveur régional était téléguidé par le superviseur national relié au régisseur Unix 40001 du dispatching européen. Tous les besoins, de chaque terrien encore toléré sur le globe était programmé de la naissance à la mort, sans aucune possibilité de choix. Mais Ameur avait décidé de s’évader. Il voulait échapper à la diabolique programmation. Pour se soustraire au système, il devait trouver les câbles, les fibres de verre et de plastique, qui véhiculaient les informations jusqu’à l’automate qui gérait son habitation.

 

            A 6h32, comme chaque jour, la lumière fusa progressivement des points lumineux disséminés à l’intérieur de son habitation. C’était l’heure du réveil. Il regarda désabusé son lit secoué automatiquement par l’agitateur sensé le sortir des bras de Morphée. La connerie généralisée, pensa-t-il, une fois de plus, en entendant la voix artificielle de Small Brother ânonner les consignes matinales : « Leben Ameur debout, réveillez-vous, c’est l’heure ! » Ameur, résigné, mit sa tête dans la machine à laver le visage et à brosser les dents pour faire taire le message vocal. Il avait renoncé depuis longtemps à envoyer au régisseur central des suppliques pour demander à conserver la barbe. La machine continuera à lui couper les poils automatiquement à l’aide de l’épilateur électronique de son cabinet de toilette. Malgré la répugnance que ce robot raseur lui inspirait, il devait reconnaître qu’il avait toujours été rasé de près, sans jamais subir une seule égratignure. Après son passage par la machine à laver la tête et les dents, il s’installa sur le fauteuil du distributeur de nourriture. Il composa son menu : tartines beurrées, café noir, mais immuablement, chaque matin, la machine envoyait le même message : « menu non équilibré, ajouté un fruit. » Il avait horreur des fruits le matin, les fruits du matin dérangeaient ses intestins. Mais, pour faire taire, une fois de plus, la messagerie vocale, il appuya sur la touche fruit en sachant que cela lui coûtera 1,20 m de papier hygiénique en plus. Un jus verdâtre d’une compote de kiwi reconstitué coula d’un tube pour remplir un verre de plastique jaune, qu’il devra impérativement vider pour avoir le café. Leben Ameur raffolait de beurre, de bon beurre salé breton. La machine dégueula sur des toasts caoutchouteux une purée de margarine sans graisse, sans cholestérol complètement aseptisée sans obtenir le lait qu’il aurait souhaité, un ersatz dégueulasse. Leben Ameur avala sans joie le petit déjeuner imposé pour déverrouiller sa porte d’entrée afin de goûter quelques instants de bonheur en retrouvant ses chères fleurs avant que la navette de transport ne passe le prendre pour le conduire au centre de triage des factotums.

 

             Monsieur Leben Ameur était factotum, un homme à tout faire. Un métier très prisé réservé aux titulaires d’un bac plus cinq, au minimum. La plupart des métiers avaient disparu au profit des robots. Factotum était le nec plus ultra des métiers. Des millions d’emplois de factotum avaient été créés. C’était pratiquement le seul métier laissé aux humains. Aucune machine n’avait la faculté d’adaptation des humains, pour passer d’une tâche à une autre totalement différente. Seules les petites mains habiles des hommes pouvaient s’adapter aux formes complexes des machines pour les entretenir. Leben Ameur était au service d’une machine, monteuse de machines, assembleuse de pièces destinées aux navettes téléguidées. Des navettes qui parcouraient villes et campagnes pour transporter les humains (la RATPP). Un bon job, ce type de machine robuste n’exigeait pas beaucoup d’entretien.

 

            Pendant les poses, sur le lieu même de son travail, Ameur rencontra d’autres hommes qui étaient, comme lui, prisonniers des machines. Tous les humains étaient dominés, contrôlés, comptés, répertoriés, fichés, classés dans des banques de données du fichier central mondial depuis des décennies. Les hommes étaient des ilotes au service de monstres. Parmi ces esclaves, il y avait des résistants qui rêvaient de briser le joug des ordinateurs maîtres absolus du monde. Malgré les yeux inquisiteurs des caméras de surveillance ils arrivaient à se rencontrer, à s’échanger des informations, de la nourriture d’autrefois qui venait d’élevages ou de cultures biologiques clandestines mais l’entreprise était périlleuse. Les fraudeurs démasqués étaient châtiés sans pitié. Le pire des châtiments était de passer à l’hélicosplatch. Un jour, Leben Ameur avait vu la redoutable machine à l’œuvre. L’hélicosplatch était une sorte d’hélicoptère, armé d’une plaque de métal éjectable aux dimensions normalisées, à l’identique de la surface des lots de terrain alloués aux humains. La plaque, énorme et menaçante, suspendue sous le ventre de l’appareil était monstrueuse, son ombre impressionnante effrayait les pauvres humains lors de son passage au-dessus de la ville. Les hommes avaient peur que cette plaque tombe sur leurs têtes.

 

Pour éliminer un contrevenant, l’hélicosplatch se plaçait au-dessus du lot d’habitation du condamné. Puis une fois, la plaque centrée sur le terrain, l’invisible humanoïde aux commandes faisait sauter une charge explosive. La poussée propulse alors la plaque vers le sol avec une force incroyable pour aplatir et écrabouiller comme une crêpe bretonne l’habitation et ses occupants. Les condamnés étaient ainsi rayés de la carte par ce coup de tampon venu du ciel. Il n’y avait pas d’échappatoire, le travail était bien fait sans aucun raté. Le système est si bien rodé qu’après ce nettoyage, les robots bâtisseurs, sur le lieu même du splatch, reconstruisent une habitation en quelques heures.

 

            Après sa journée de travail, Leben Ameur était reconduit à son domicile par les robots taxis qui faisaient le même travail pendant quarante ans en moyenne, un régime aligné sur l’ensemble des robots travailleurs de la communauté pour homogénéiser l’organisation du travail. La courte période de liberté qu’il jouissait à son retour du travail était un moment privilégié. Des moments de loisir pour faire ce qu’il voulait, à condition de ne pas quitter la cité. C’étaient les seuls plaisirs de son existence. Son badge de circulation limitait, soi-disant, pour des questions de sécurité, le périmètre de ses déplacements. Une fois les passages obligatoires par la douche et le vestiaire, l’accès de sa petite cabane à outils au fond de son jardin était déverrouillé. Il pouvait enfin goûter de sa désorganisation à lui. Il contemplait avec ravissement son foutoir, le râteau couché par terre, les pots de fleurs vides ébréchés, les pochons éventrés, les fioles et diverses mixtures, engrais, pots de baume cicatrisant, sacs de fertilisants entamés, mal rebouchés, en désordre posés n’importe où, au grès de sa fantaisie. Avant de se mettre à bricoler ou de soigner les plantes de son petit jardin d’Eden, il s’asseyait souvent sur le fond d’une vieille brouette retournée, une antiquité des années 1980 pour méditer. Il refusait d’utiliser les accessoires et outils de son époque pour son travail horticole. C’était encore possible, mais des bruits de couloirs faisaient circuler une rumeur comme quoi ce privilège de jardiner pourrait être retiré. Les jardins secrets devront faire l’objet d’une déclaration et les ustensiles pour les cultiver être agréés par le grand ordonnateur des jardins publics. Leben Ameur secoua sa tête qui lui renvoya bizarrement le son du choc d’un objet trop petit pour une boite trop grande. « Ça va pas la tête », pensa t-il. Il voulait chasser ses sombres pensées car nous n’en étions pas encore là. La liberté de jardiner n’avait pas encore été supprimée.

 

            Leben Ameur, jardinier au grand cœur, jouait du sécateur. Il taillait ses rosiers qui bourgeonnaient instantanément de nouveaux boutons de fleurs odorantes pour l’enchanter. Il caressait ses fleurs avec amour. Ses églantiers étaient domestiqués au point de rétracter leurs épines au passage de la paume de sa main pour ne pas le blesser. Leben Ameur avait un rapport presque charnel avec ses plantes. Il passait d’un massif à un autre, prodiguant des soins adaptés à chaque espèce en tenant compte de leur spécificité, sans jamais se tromper. Il les arrosait délicatement comme une caresse sur la peau d’une femme en faisant couler l’eau du pommeau de son arrosoir qui tombait en pluie fine. Il arrosait ses plantes comme un arabe sert le thé vert. D’où lui venait ce coup de poignée ? mystère. En tout cas, il n’aurait jamais utilisé de tuyau d’arrosage qui massacre les plantes en les brutalisant comme le jet des lances à incendie de la police anti-émeute. Car malgré l’ordre apparent, une police musclée, des robots cops nouvelle génération, tapaient sur les récalcitrants qui osaient se rebeller contre le système.

 

            Leben Ameur n’avait que son jardin pour exprimer sa sensibilité et remplir le vide affectif de sa vie. Il était le contemporain d’une époque déshumanisée. L’ère de la machine se substituait à celle de l’homme. L’humanité disparaissait, tuée par ses propres enfants, l’intelligence artificielle des computers. Leben Ameur détestait son époque, surtout depuis que les femmes avaient été interdites. Il aimait bien les femmes dans sa jeunesse, il s’en souvenait toujours. Il souffrait beaucoup de leur disparition. Il râla, « c’est de leur faute aussi ! Avaient-elles besoin de se révolter contre le régisseur central lorsqu’il décréta que la procréation utérine était devenue inutile ». Une décision justifiée par ailleurs, puisque depuis la parfaite maîtrise des techniques de clonage, elles ne servaient plus à rien. « Elles auraient mieux fait de la fermer ». Résultat : « fini la quéquette ! Woualou ! Ceinture ! Bismallah arahman arahim ! » Leben Ameur vitupéra, une fois de plus avec des expressions venues du tréfonds de son passé, du vieil armoricain probablement.

 

            Le haut-parleur de son domicile qui diffusait les consignes quotidiennes, lui rappela que l’heure de la conférence vidéo obligatoire du jour allait bientôt commencer. Il dut impérativement rejoindre le centre de visionnage de son salon pour s’installer rapidement dans la pièce centrale qui faisait office de salon et de salle de projection pour les vidéos conférences. Des conférences de communications électroniques unilatérales de la créature qui parlait pour le cerveau central. Il enfila précipitamment le casque d’écoute qui se boucla automatiquement aussitôt pendant que la ceinture du fauteuil se verrouilla de la même manière pour le maintenir en place au cas où l’envie de partir avant la fin du message lui viendrait subitement. La tête bloquée par le casque, Leben Ameur regardait, en écoutant, d’une oreille distraite, la présentatrice de synthèse diffuser les messages, des consignes inlassablement rabâchées. Ameur grimaça, il se dit que le génocide des humains désormais encombrants était probablement programmé. C’est pour cela qu’il devait trouver les câbles, se déconnecter du système pour gagner un peu d’autonomie, une relative indépendance pour souffler, pour profiter un peu de sa misérable existence avant l’enfer du futur proche.

 

            Libéré du casque, il retourna dans son jardin pour y respirer le parfum de la liberté. Il parcourut les allées en humant les exhalations, les effluves des fleurs qui diffusaient leurs senteurs cherchant désespérément à attirer un insecte avant de refermer leurs corolles et de s’endormir. Elles ne pouvaient malheureusement compter que sur l’anémophilie pour se reproduire, les insectes, pourtant présent sur terre bien avant l’homme, avaient été exterminés. Il parcourut de long en large son terrain en admirant son travail. Il repéra l’endroit qu’il sondera cette nuit. Les autres pavillons du quartier étaient semblables au sien, une uniformité déprimante. Seules, les plantes donnaient un petit cachet à l’habitation de Leben Ameur. Le quartier était sinistre, morose et déprimant. Les animaux domestiques, les véhicules personnels, les engins bruyants ou polluants étaient interdits. Les oiseaux et la majeure partie des animaux avaient été exterminés, volontairement ou par erreur. Le paysage ressemblait à une maquette de ville, une cité factice.

 

            La nuit était tombée depuis une bonne heure, une nouvelle nuit de fouille allait pouvoir commencer. Le quartier moribond le jour était complètement mort dès la nuit tombée. C’est dans l’indifférence générale que Leben Ameur, sa pelle-bêche en main, décida de s’attaquer à un endroit qu’il avait évité jusqu’à présent à cause du superbe croton qui risquait de souffrir de l’excavation au raz de ses racines. Il découpa, comme la nuit précédente, un carré de gazon pour camoufler son trou à la fin de sa chasse au trésor. Il se mit à creuser énergiquement. Cette fois, c’était la bonne ! Il le sentait. Il ne restait pratiquement plus que cette zone à explorer. Le tas de terre à côté de lui formait maintenant un petit monticule qui grossissait au fur et à mesure qu’il s’enfonçait, mais aucune trace d’une quelconque canalisation en vue. Il était prêt de renoncer lorsque sa pelle heurta un objet. Il jeta l’outil pour continuer fiévreusement l’excavation à la main. Il dégagea une gaine en matériau léger qui contenait probablement les câbles, qu’aurait-elle pu contenir d’autre ? Il entreprit de creuser une tranchée le long de la gaine jusqu’à ce qu’il découvrit une boite de connexion qui lui permettra d’accéder à la jonction de câbles. Il avait déjà sacrifié une rangée de myosotis, un massif de liseron et une magnifique fougère lorsqu’il trouva cette boite mais le jeu en valait la chandelle. Il ouvrit le couvercle sans ménagement, pressé de pouvoir se déconnecter du grand serveur central. Il sortit fébrilement de sa poche un petit accessoire très précieux, dérobé quelques mois plus tôt sur son lieu de travail, un shunt, une sorte de petit raccord pour faire croire au système de surveillance que la connexion était toujours établie, un leurre pour chien de garde stupide, (le watchdog du fameux Unix 40001.)

 

            Assis dans la tranchée qu’il venait de creuser comme un bambin dans un bac à sable, il tenait à deux mains la boite sur ses genoux. Elle contenait deux sortes de câbles. Il était à la jonction des câbles en fibre de verre et de plastique qui véhiculaient toutes les communications du monde d’aujourd’hui. Les câbles noirs qui arrivaient vers son habitation devaient être, ceux de fibre de verre et les câbles orange, ceux de plastique. Il devait shunter les câbles de plastique. Un ami dissident, technicien en électronique, lui avait expliqué que les câbles plastiques laissaient passer la lumière. En déconnectant un de ces câbles qui transitaient les données, il aura la possibilité de voir les signaux des rayons infrarouges lui avait dit son ami. Leben Ameur dévissa un raccord de jonction. Il retira l’embout pour examiner la tête de câble. La lumière rouge vif semblait couler comme le sang d’une artère sectionnée. Il était bien sur un câble plastique en pleine émission d’informations polluantes. « Saloperie ! » Gueula-t-il, en visualisant du sang de robot, des ondes, des fréquences qui l’asservissaient depuis sa tendre enfance. Il ne pouvait pas rester longtemps à regarder le câble ainsi coupé, pourtant c’était un réel plaisir de voir se perdre des données, des messages qu’il détestait tant. Il mit en place le raccord shunt. Il jubila, la machine était piégée.

 

            Il reboucha soigneusement la tranchée. L’aurore pointa un nez grisâtre. Il regarda avec tristesse le sol jonché de pistils, d’étamines, de corolles chiffonnées victimes de son chantier nocturne. Il se précipita par habitude à l’intérieur de sa maison, c’était l’heure du réveil. Il regarda son lit, vérifia que l’agitateur réveil ne se mettait pas en route. Il ne se passa rien. Il était libre ! Il poussa un cri de joie. Il s’assit à la table en dessous du distributeur de nourriture. Il commanda un café noir avec des tartines beurrées. Le café brûlant coula aussitôt dans la tasse et pour la première fois, la machine ne lui imposa pas la prise de jus de fruit. Il pourra enfin finir son café sans avoir à courir aux toilettes avant la fin du petit déjeuner. Leben Ameur se sentait bien malgré sa nuit blanche. Il fit néanmoins la moue en croquant dans la tartine de margarine. Leben Ameur aimait le vrai beurre. Il passa sa tête dans la machine à laver la tête, juste pour voir. Elle ne se mit pas en route. Aujourd’hui, il ira travailler sans se laver et sans être rasé, pour le simple plaisir de sentir son odeur. Les robots n’avaient pas de nez, il ne dérangera personne.

 

            Sur le lieu de son travail, il fut contacté par d’autres résistants. Radio dissidence avait fonctionnée. Ils devinèrent la réussite de son opération libération, en constatant qu’il avait échappé au rasoir. Le soir même, il rentra chez lui avec quelques poussins donnés par un frère libéré. Il n’avait jamais vu de poussins. Il était fou de joie, en serrant les petites boules jaunes frissonnantes. Il les installa dans sa remise à outils en attendant de construire un poulailler. On lui fit cadeau d’un morceau de vrai beurre et d’un bout de pain le lendemain. Sans attendre l’heure programmée du repas et pour goûter de sa nouvelle liberté, dès son retour, il s’installa dans le salon, les pieds sur le moniteur diffuseur de consignes silencieux grâce au shunt. Il tartina une tranche de pain fabriqué avec de la vraie farine de vrai blé avec du véritable beurre de contrebande qu’il dégusta avec un plaisir incroyable. Après ce délicieux repas, il décida de travailler un peu dans son potager. Il avait décidé de mettre sa main verte à la disposition de la cause. Il remplaça une partie de ses plantes d’ornement par des légumes qu’il pourra échanger contre de la nourriture d’avant l’époque des chefs cuisiniers mécaniques à roulettes.

 

            Plusieurs mois s’écoulèrent après la coupure du cordon qui le reliait avec le réseau de communication central. Leben Ameur avait une barbe de Mollah. Il opta pour la djellaba, une fois à la maison, par hérédité peut-être, « une vieille tradition bretonne la djellaba », pensa-il persuadé de ses origines celtiques. Il se sentait à l’aise dans cette tenue. Les poussins devinrent de belles poules. Le premier œuf pondu lui procura une joie sans borne, il fît une petite fête seul dans sa maison, puisqu’il n’avait pas l’option réception sur sa carte d’identité d’humain factotum. Il n’avait jamais vu un œuf en vrai. Il ne connaissait qu’une forme de liquide, congelés ou de pastilles à sucer estampillées « Egg ». Il hésita longtemps avant de casser la coquille pour récupérer le contenu de l’œuf. Il devint rapidement le pourvoyeur de légumes apprécié de plusieurs personnes qui fraudaient comme lui. Il faisait partie d’un réseau de résistants au système qui fonctionnait bien. Leben Ameur était un homme nouveau, il reprit goût à la vie.

 

            L’existence de Leben Ameur, maintenant débarrassé des contraintes domestiques pilotées par l’unité de commandement central, était plus agréable, presque supportable. Mais, des amis du comité du refus disparaissaient mystérieusement depuis quelques jours. Avaient-ils fait l’objet d’une dénonciation ? Le cerveau de la bête à puce électronique avait-il détecté leurs dissidences ? Il n’osa pas le croire. Jamais plus, il ne remettra sa tête dans la machine à laver où avalera l’infâme nourriture du distributeur. Il sommeillait dans son fauteuil parmi le capharnaüm qu’était devenue sa maison, lorsque le bruit d’un engin spatial, stationnaire au-dessus de sa maison, le réveilla. Il jeta un regard par la fenêtre. L’ombre inquiétante de l’hélicosplasch enveloppait déjà les planches de radis, de carottes, de salades et des haricots verts. La masse noire, effrayante, épousa parfaitement les contours de son terrain.

 

            Leben Ameur, terrorisé, s’écria : « ce n’est pas possible. Il y a erreur. Ils ne viennent pas pour moi ! » Il essayait de rassurer mais savait que sa fin était proche. Aucune personne n’avait réussi à échapper au terrible hélicosplatch. N’ayant aucun dieu à prier, il se tourna vers l’armoire de commande du système de contrôle automatique, dont les petites lampes clignotaient comme des malades depuis qu’elles avaient été neutralisées par le fameux shunt. Il se mit à genoux, instinctivement. Il pria, ainsi tourné vers la mécanique, sans savoir pourquoi. Une vieille coutume bretonne qui lui revenait avant de mourir.

 

Il n’eut pas le temps d’entendre la fin de la détonation. La plaque géante raya du monde Leben Ameur et sa demeure dans un fracassant splatch exterminateur. Les ouvriers bâtisseurs furent néanmoins étonnés lorsqu’ils entreprirent la reconstruction de la maison, quelques instants après, en voyant cette tâche de vrai beurre, à l’emplacement de l’ancienne maison de Leben Ameur.

 

Sans chercher l’origine de cette flaque de beurre insolite, un humanoïde agent immobilier planta un pieu sur le lot A38 du lotissement 8136 pour accrocher une pancarte avec l’inscription « for SALE : s’adresser au dispatching UNIX 40001 ». (extrait d’Entropie)

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LE GARÇON DE HOUAÏLOU.

 

 

Jo trifouillait toujours nerveusement ses locks avec les doigts décharnés de sa main tremblante. Il semblait en compter les nœuds, en vérifier le tressage. Un nattage ancien, tellement serré que sa tignasse semblait faite de cordelettes usées. Cette chevelure le rassurait, elle le situait dans son monde, celui des rastas, des émules de Bob, des Jamaïcains ses frères. Son visage émacié par la surconsommation de cannabis manquait aux jeunes de la tribu.

 

Jo était un marginal et fier de l’être. Un contestataire Kanak, un rebelle vis à vis de toute la société, sans exception ! ajoutait-il à l’intention de ceux qui voulaient bien l’écouter. Il avait été expulsé de la tribu. Les vieux avaient fini par en avoir assez de l’entendre apostropher les membres de son clan. Ils n’en pouvaient plus de l’entendre essayer de les convaincre des bienfaits du cannabis ou de les alerter des dangers de l’intégration dans le monde des blancs. À la tribu, on ne voulait plus l’entendre parler des colonialistes, des méfaits de la modernité, du danger de la société de consommation. Jo n’avait pas compris l’évolution des mentalités. Une partie de la population de la tribu, regroupée en GIE[1], touchait des dividendes de camions de roulage de minerai pour le compte de la SMSP[2]. Les actionnaires, comme on les appelait, étaient devenus des indépendantistes mous, un peu collabos au goût de Jo, resté dans la logique du combat que son père avait mené dans les années quatre-vingt. Il militait uniquement sur un plan idéologique. Il leur criait à chaque fois qu’il était ivre : « J’ai fait des études, moi, chez les Français. J’ai vu la misère des villes. J’ai respiré la pollution. J’ai vu les racistes. Mes frères, ne les écoutez pas ! Chassez-les ! » Las des perturbations qu’il causait, la police coutumière, sur ordre du grand chef, le bastonna, puis ils le jetèrent dans un car pour Nouméa.

 

Il méditait, depuis des mois, sur les trottoirs de la capitale. Il réfléchissait sur l’indépendance qui n’arrivait pas, sur la capacité des blancs à se multiplier, à envahir son pays. Depuis qu’il avait élu domicile à Nouméa la blanche, il était devenu de plus en plus haineux. Il ne supportait pas la richesse de la ville. Les gros véhicules, tout terrain, rutilants et les marinas pleines de gros bateaux qui se dandinaient au soleil l’exaspéraient. Jo traînait son inimitié qui faisait bouillir son cerveau pendant que son corps dépérissait. Il était de plus en plus faible. Il vivait d’aumône. Il se nourrissait de rognures, de mauvais vin partagé avec les clochards. On le traitait de fou maintenant. Il essaya de se souvenir de ses études et tenta de tenir des discours sur la place des cocotiers ou au marché baie de la Moselle. Ses invectives faisaient fuir ceux qui daignaient s’approcher. Il puait et ses propos étaient incohérents. Fatigue, alcool et cannabis eurent raison de ses neurones d’agitateur. Combien de fois fut-il été embarqué par la police ? Il fit plusieurs séjours au CHS, à Nouville, au pavillon S. Fier descendant d’une lignée de chefs, il ne céda jamais d’un pouce. Il ne fit aucune concession aux psychiatres qui essayèrent de soigner sa psychopathie. Mesquinement, ils mentionnèrent « irrécupérable » sur son dossier. Conséquence : lors de son dernier séjour, il constata qu’il n’était même plus examiné. Par contre, ils le forcèrent à ingurgiter des saloperies de pilules qui lui bouffaient la cervelle. Il résista à la destruction totale de sa personnalité en récitant mentalement, les noms des membres de son clan, inlassablement. Il pouvait remonter plusieurs générations, c’était son devoir d’aîné, de grand frère, de garder le souvenir des vieux. Il savait d’où il venait et d’où ses ancêtres venaient. Chaque lieu, chaque coin de son aire coutumière, de sa terre, de sa région Paîci avait une histoire qu’il s’efforçait de ne pas oublier. C’était cela l’essentiel pour lui. Il finit par effacer de sa mémoire l’enseignement reçu des blancs. Seules les paroles des vieux y restaient gravées d’une manière inaltérable.

 

La volonté et l’acharnement qu’il mit à préserver ses souvenirs d’une manière aussi sélective lui firent même oublier le français. Il ne répondait plus aux questions. Il grommelait, on le pensait devenu muet. Ce n’était rien de cela, il ne pouvait plus répondre. Il ne parlait plus que sa langue maternelle. Ce tour de force fut peu apprécié par les agents de police qui régulièrement, continuaient de l’embarquer, sans pouvoir communiquer avec lui. Il n’osa pas retourner à Wa Wi Luu (Houaïlou). Aurait-il eu le courage de se rendre à la gare routière ? Comment aurait-il pu régler le billet de passage ? Il allait crever sur l’un des trottoirs poussiéreux de la grande ville. Il en avait si souvent humé l’odeur de goudron, d’asphalte, de caoutchouc, de pisse, de merde. Il était constamment couché sur le bitume sans avoir la force de relever la tête, cette pauvre tête en feu. Il regardait, ainsi couché, les passants, surtout les pieds des passants. Les pieds et la démarche des marcheurs suffisaient pour lui indiquer à qui il avait affaire : jeune, vieux, blanc, noir, asiatique, pauvre ou riche. Les pieds lui parlaient. Il vivait au raz du sol comme un cafard ou une fourmi. Souvent sans force, la tête posée au sol sur une joue, en guise d’oreiller mais les yeux ouverts, il suivait les va-et-vient d’insectes affairés sous les pieds insensibles des piétons. Il y avait un autre monde pour les cloportes comme lui.

           

Dans ces conditions de vie précaires, la destinée de Jo devait finir ainsi. Ce jour là, allongé et plus pitoyable que jamais, il différencia, de suite, les gros pieds familiers au garde-à-vous devant son nez. Ces pieds, déformés par le lourd poids des années, étaient ceux d’une forte femme. Ils écrasaient le bitume. Il les avait reconnus de suite. Comment aurait-il pu les oublier ces pieds d’amour, de souvenirs si heureux. Les pieds de la femme kanake étaient posés sur de fines semelles de claquettes japonaises usées jusqu’à la corde. Une partie de la semelle, biseautée par l’usure irrégulière, manquait. C’étaient des gros pieds de travailleuse des champs. Des pieds qui servaient d’outil pour le buttage des ignames ou du manioc. Des pieds qui furent si souvent sollicités pour tasser la terre à coup de talon, qu’une excroissance s’était développée pour faciliter le travail. Ces pieds nature avaient des doigts en forme de petits tarots, capables de gratter le sable du bord de mer pour extirper d’un coup d’ongle la palourde ou la savonnette. Le garçon de Wa Wi Luu connaissait bien ces gros pieds usés.

Sa tête était trop lourde. Il était trop faible pour lever les yeux, remonter le corps massif et voir le beau visage rondouillard qui se dressait au-dessus d’un cou invisible. Que faisait-elle ici, si loin de ses champs ? Les pieds ne bougeaient pas. Des gouttes de sueur, crut-il, tombaient et s’écrasaient sur le trottoir entre son visage et les pieds. Elle avait chaud, peut-être ? Dans un terrible effort, il réussit à lever un peu la tête, pour revoir le visage et les yeux tristes débordants de larmes qui s’écrasaient au sol.

Dans un ultime soubresaut de vie, il parvint à faire sortir de sa bouche un mot qu’il prononça dans la langue de son enfance « Maman ! » Il n’eut pas la force d’en dire plus.

Sa tête retomba lourdement sur le trottoir. Son regard se voila sur les autres pieds des passants indifférents qui s’éloignaient.

 

 

 

Il crut sentir une main qui le caressait, avant qu’il ne lâche son dernier souffle.

 

Jo, le kanak rebelle, ne se rebellera plus. Il a rejoint les guerriers vaincus. Sa guerre à lui est terminée. (Extrait de Coup de Soleil sur le Caillou)



[1] Groupement d’intérêt économique

[2] Société minière du Sud Pacifique

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.La fourmi d’Auschwitz

 

Auschwitz-Birkenau fin d’année 1944, il fait un froid sibérien sur le camp. Les barbelés sont couverts de givre et de glace. Un chapelet de stalactites en forme de poignards monte une garde inutile en sus des soldats perchés dans les miradors. Les prisonniers sont amorphes sur leurs bannettes, sans force, sans vie, sans espoir et frigorifiés. Qui pourrait avoir assez d’énergie pour s’évader ? Personne, le camp sent la mort, il n’y plus que des morts-vivants. Parmi ces morts en sursis dans un des baraquements s’élèvent des plaintes, des cris, des pleurs d’enfants. C’est la tonde. Méthodiquement chacun à leurs tours ils passent à la tondeuse. Anna a hurlé quand ses boucles d’or se sont détachées de son crâne. Elle a essayé de récupérer une mèche mais la méchante dame l’en a empêchée. C’est de la marchandise tout comme le reste, vêtements, valises, bijoux, jouets. L’organisation est sans faille. Tout sera recyclé. Amon, son frère, à peine plus âgé que son bout de chou de sœur essaie de la consoler. Il caresse le crâne glabre de sa petite sœur qui continue de gémir. Amon examine la pièce qui ne contient que de petites têtes rondes et lisses comme la sienne. Des petites boules avec des regards perdus. Ou est maman ? se dit-il. Lorsqu’ils nous ont séparés, elle avait dit : « ne quitte pas ta sœur, je reviendrai vous chercher », mais elle n’est jamais revenue. Pourquoi ? Jamais elle n’avait fait cela. Même dans le train qui les avait amenés dans le camp, ils étaient toujours restés blottis ensemble, soudés dans le malheur. Amon laissa un flot de larmes couler. Elles roulèrent sur la tête de sa petite sœur.

            ─ Pourquoi nous avoir rasés, demanda la petite ?

            ─ A cause des poux m’a-t-on dit, répondit Amon

            ─ Mais, c’est pas obligé de couper les cheveux pour les poux. Il suffit de les noyer avec une douche comme maman faisait. Rétorqua la petite.

            ─ On va quand même prendre une douche m’on dit les grands.

            ─ Ils sont fous ici, Amon emmène moi loin d’ici, je veux partir.

 

Amon serra sur son cœur sa petite sœur. Il avait comprit que l’heure de la douche approchait. Les premiers enfants en rang commençaient à sortir. Amon prit la petite par la main.

─ Viens, je te sors de là comme tu le souhaites.

─ J’ai peur Amon.

─ Moi aussi Anna, tu te souviens du poème qui te faisait tant rire « la fourmi »

─ Ho oui, tu me le récites s’il te plait.

 

Malgré le froid, malgré sa propre faiblesse, tout en marchant vers la chambre à gaz, Amon déclama suffisamment fort pour donner du courage à sa sœur et aux autres enfants que l’on poussait vers leurs tragiques destins.

Une fourmi de dix-mètres

Avec un chapeau sur la tête,

Ça n’existe pas, ça n’existe pas.

Amon cherchait dans sa mémoire la suite, la petite fille, insistante lui dit : « continue, continue ».

Une fourmi traînant un char,

Plein de pingouins et de  canards,

Ça n’existe pas, ça n’existe pas.

 

Dans son stalag non loin de là, Robert s’accouda sur sa litière pour relever la tête. Il eut un sourire. Son visage émacié et triste sembla s’illuminer. Son voisin de misère lui demanda ce qui pouvait le réjouir ainsi à quelques heures de la mort.

─ C’est ma fourmi.

─ Quelle fourmi ? Tu délires Desnos.

─ Ecoutez les enfants, dit-il à l’adresse des quelques déportés capables de l’entendre. « C’est mon poème que l’un d’eux récite ».

 

Ses compagnons tendirent l’oreille. Amon poursuivait péniblement sa poésie qui calmait les gosses alignés devant l’entrée des « douches ».

Une fourmi parlant français,

Parlant latin et javanais,

Ça n’existe pas, ça n’existe pas.

─ Sais plus après. Dit Amon en s’arrêtant effrayé devant le bâtiment d’où les enfants ne reviennent jamais.

─ Continue, dit Anna de sa petite voix.

─ Je crois que c’est fini.

 

Dans sa bannette Robert essaya de rassembler ses dernières forces pour crier aux enfants « Eh ! Pourquoi pas ? ». « Pourquoi pas », dit-il en larmes à ses compagnons qui le regardaient sans comprendre.

            ─ Tu as vraiment écrit ce poème ? demanda son plus proche compagnon.

            ─ Je l’ai écrit mais qui s’en souviendra.

            − Robert, si tu es qui tu prétends. Pourquoi es-tu là ?

            ─ Pour une gifle, une gifle donnée à un critique du journal « Je suis partout » mais c’est une autre histoire qui sera vite oubliée. La guerre va bientôt se terminer mais les morts ne pourront pas témoignés. Dans quelques années les collaborateurs seront pardonnés et leurs crimes peut-être ignorés. Dans un instant les enfants qui ont récité « La fourmi » de mes jeunes années vont se taire à tout jamais.

 

Pendant que Desnos parlait, les enfants furent enfermés dans la chambre de la mort. La petite Anna serra fortement la main de son frère lorsque la lourde porte se referma. Ils se lancèrent un dernier regard désespéré tandis qu’un chuintement de gaz qui courait dans les tuyauteries se fit entendre. Dès que le gaz fusa par les paumes de douche, les enfants se mirent à hurler. Pendant ce temps là, Desnos s’évanouissait, payant l’effort de sa conversation ou victime de la souffrance qui le poignardait.

 

« Jusqu’à la mort, Desnos a lutté. Tout au long de ses poèmes l’idée de liberté court comme un feu terrible, le mot de liberté claque comme un drapeau parmi les images les plus neuves, les plus violentes aussi. La poésie de Desnos, c’est la poésie du courage. Il a toutes les audaces possibles de pensée et d’expression. Il va vers l’amour, vers la vie, vers la mort sans jamais douter. Il parle, il chante très haut, sans embarras. Il est le fils prodigue d’un peuple soumis à la prudence, à l’économie, à la patience, mais qui a quand même toujours étonné le monde par ses colères brusques, sa volonté d’affranchissement et ses envolées imprévues. »

Paul Éluard, discours prononcé lors de la remise des cendres du poète, octobre 1945

Sur la guerre aussi une nouvelle que j’ai écrite à l’occasion d’un concours devoir de mémoire